Bien ébranlés par la Dépression, ils désespéraient d'avoir plus de travail. Les fabricants entretenaient un rapport étroit avec ce qui se passait aux États-Unis, en tenant des discussions régulières avec les visiteurs et en regardant des films industriels venus d'Amérique. Quand la bière en boîte explosa aux États-Unis, ils saisirent l'opportunité alors que d'autres hésitaient.
La présence de deux brasseurs dans la région, impatients de voir fleurir l'emploi et la prospérité de Llanelli, fut un solide appui. Le quotidien gallois "Western Mail" rapporta, en octobre 1935, que la Brasserie Buckley's menait des recherches sur la bière en boîte. Felinfoel, avec des intérêts familiaux dans la ferblanterie, était autant emballé - si ce n'est plus.
Robert Barlow de Metal Box sentait que la bière en boîte pouvait avoir des débouchés à l'export. De toute façon, il n'était pas prêt à se détourner de l'industrie du fer, son activité étant alors liée à la Ferblanterie de St David à Bynea. C'était celle-ci qui fournit les feuilles de métal pour les premières boîtes de bière anglaises, assemblées ensuite à Londres par Metal Box, avant d'être retournées à Llanelli pour le remplissage.
L'hebdomadaire "Llanelli and County Guardian" consigna ce moment historique au 3 décembre 1935, sous trois rubriques: "La bière en boîte arrive", "Brasserie Felinfoel: un procédé de fabrication historique", "Nouvel espoir pour l'industrie du fer blanc". L'article disait que la première boîte avait été faite "sans à-coups" en présence du Président Martin John, du brasseur Sidney John - "qui avait poursuivi la plupart des travaux de recherche en rapport avec ce nouveau concept" - et de représentants de divers intérêts de la brasserie et du commerce.
Le remplissage des boîtes coniques s'effectuaient sur des machines d'embouteillage adaptées, puis elles étaient serties par un bouchon de bouteille standard (capsule connue sous le nom "crown cork"). Les boîtes de bière blonde, de 310 g chacune, représentaient l'équivalent des bouteilles d'une demie pinte. Elles étaient ensuite mises en cartons, par deux douzaines, prêts à la livraison. Le journal rapporte que "La simplicité et la rapidité sont des traits les plus impressionants du procédé. Les ouvrières, qui ont auparavant manipulé des milliers de bouteilles, se sont apparemment facilement adaptées à de nouvelles conditions et , dès le départ, on a rempli et bouché les boîtes en fer à une régularité sans faille".
Le directeur de la brasserie Willie Rees expliqua que Felinfoel avait fait l'expérience de la bière en boîte pendant à peu près deux mois.
"Nous avons été particulièrement frappés par le succès qui a suivi son lancement aux États-Unis au début de l'année, et en nous rendant compte du potentiel et de l'impulsion que son adoption par tous dans ce pays pourrait donner à la ferblanterie, et particulièrement à l'industrie locale, nous avons décidé de mettre nous-mêmes en pratique cette idée originale."
Le brasseur chef, Sidney John, pensait avoir un ou deux pas d'avance sur les pionniers d'outre-Atlantique, en affirmant que les américains avaient brassé une bière qui convenait à la boîte, alors que Felinfoel avait trouvé la boîte "pour contenir la bière parfaite". "Leur bière est pasteurisée et il en résulte que les ingrédients naturels sont détruits. Ce n'est pas et ne sera pas le cas de notre bière", s'engagea-t-il. "Les difficultés de la London Metal Box Company ont été de trouver un vernis pour préserver la bière dans un parfait état. Après des recherches laborieuses, ils ont réussi - pas les américains."
La Brasserie Felinfoel était si fière de ses exploits que tous les employés de la brasserie et de la fabrique reçurent une boîte de bière pour l'occasion. Ces boîtes sont aujourd'hui des objets de collection de valeur.
La Brasserie Buckley's n'apprécia guère d'avoir l'herbe coupé sous le pied par ses petits voisins. Elle s'offrit un grand encart dans les mêmes éditions du journal pour revendiquer:
"C'est la Brasserie Buckley's qui est venue à bout de la mise en boîte de la bière, dans ses ateliers d'embouteillage, le 3 décembre. Nos échantillons sont visibles à la brasserie et dans certaines vitrines en ville.
Jusqu'au moment où les dirigeants sont satisfaits que la bière en boîte a des qualités comparables à celle en bouteille, le procédé restera au stade de l'expérimentation et, pour l'heure, nous allons poursuivre de manière expérimentale, avec persistance et précaution, le procédé de la mise en boîte."
Ce n'est que bien des années plus tard que la Buckley's ont produit une bière en boîte pour la mettre en vente publique.
Felinfoel, en fait, aurait aimé que la brasserie Buckley's prenne le train en marche, puisque la préoccupation majeure de la famille John était de stimuler la ferblanterie et non de s'accaparer un nouveau marché de bière. Dans les années 30, Llanelli était tellement touchée par la crise que la brasserie Felinfoel offrait même du pain et du fromage à ses clients dans les pubs. "Évidemment, nous sommes fiers de ce que nous avons déjà accompli," dit Willie Rees, directeur, "le succès de cette tentative dans le pays, cependant, dépend entièrement de la manière dont les brasseurs vont l'utiliser."
Les industries associées du sud du Pays de Galles se montraient vraiment intéressés par le succès de ce produit, susceptible de faire remonter la pente de la Dépression. Sidney John estimait qu'il faudrait 500 millions de boites par an, si on adoptait globalement en Grande-Bretagne la bière en boîte. Il s'agissait d'une grosse affaire, et certains étaient prêts à ne reculer devant rien pour tenter de la réaliser.
Après des lots d'essai, à partir du 19 mars 1936, Felinfoel se mit à produire une bière en boîte pour la vente publique. Un mois plus tard, l'aciérie de Baldwin distribuait des milliers de prospectus à ses ouvriers les pressant d'acheter leurs bière, cidre, jus de fruits et lait en boîtes de fer-blanc, pour en encourager d'autres à suivre leur exemple et activer ainsi la ferblanterie.